A la rencontre de l’Ogre en nous

Êtes-vous vraiment la personne que vous pensez être ?

Je me considère assez volontiers, et je ne suis pas le seul, comme une personne ouverte à la conversation, aux idées nouvelles et au changement. J’aime échanger et recevoir de nouvelles idées, et essayer de favoriser la communication et la compréhension, de faire preuve d’empathie quand l’occasion se présente. Pourtant, on me décrit parfois comme quelqu’un de rigide, campant souvent sur ses positions ou pouvant faire preuve de mauvais esprit ou de mauvaise foi. Parfois même, certains évitent de venir me parler et, moi-même, il m’arrive de renoncer à expliquer quelque chose à quelqu’un ou essayer de comprendre son point de vue parce que je ne trouve pas la bande passante ou le langage nécessaire pour communiquer.

Je me suis souvent retrouvé à devoir considérer des faits et des événements au cours desquels mon comportement n’était pas celui que j’aurais pensé avoir si l’on m’avait présenté la situation dans un cadre plus « théorique ». Et l’écart de comportement constaté n’est presque jamais valorisant, loin s’en faut. Pourtant il s’agit bien encore de moi, sous une autre forme, moins morale, plus défensive, un Ogre qui vit en moi et s’exprime lorsque l’occasion lui en est laissée. Pas facile à admettre comme situation, le déni n’arrangeant pas les choses, c’est encore l’ogre qui parle. Là où Rimbaud formulait « Je est un autre », je dois donc prendre en compte que parfois « Je est un Ogre ».

Alors j’ai fait quelques recherches. Et je me suis senti moins seul. Avouez. Vous aussi avez surement vécu ces situations où vous ne vous sentez pas vraiment en accord avec la morale que vous pensiez porter au coeur de votre identité, avec les valeurs en lesquelles vous croyez et que vous vous efforcez par ailleurs d’appliquer, promouvoir et partager. Et ça pique.

Heureusement, certains ont poussé les recherches pour comprendre et expliquer ces écarts et permettre à chacun de dépasser la déception de ce simple constat pour nous permettre de progresser et de remettre en phase nos actions avec les valeurs qui nous portent au quotidien.

Théories des actions

Chris Argyris explique dans ses travaux la notion de « Théorie de l’action ». Une théorie de l’action est un ensemble de règles simples, génériques et tacites, portées par des valeurs directrices, permettant de choisir parmi des stratégies usuelles celle à mettre en oeuvre pour aboutir à des conséquences souhaitables. Une bonne analogie serait de considérer une théorie d’action comme une grammaire implicite permettant d’organiser et de structurer nos comportements.

L’écart entre notre comportement constaté  et celui que nous jugerions acceptable provient de l’existence de deux théories d’action distinctes : la théorie professée correspondant à la façon dont nous nous percevons et la théorie d’usage étant celle qui se trouve à l’oeuvre dans nos actes, parfois malgré nous.

Argyris explique également que la plupart des personnes qu’il a interrogé lors de ses recherches agissaient selon la même théorie d’usage qu’il a nommé « Modèle I » et étaient presque tous en accord avec une autre théorie qu’il a nommé « Modèle II ».

Modèle I

Ce modèle implique de définir son comportement sur la base de suppositions faites sur le comportement d’autrui sans vérification de leur validité et en justifiant sa propre vision de façon abstraite sans explication ou illustration de son propre raisonnement. Les théories d’usage qui en découlent tendent implicitement à vouloir avoir raison et éviter les situations embarrassantes. La principale stratégie mise en oeuvre vise au contrôle unilatéral de l’environnement et de la situation et la protection unilatérale de soi-même et des autres. La conséquence directe de cette stratégie est la mise en place systématique de routines défensives profondément ancrées dans le comportement des individus, des groupes et des organisations. Ainsi, exposer les actes, les pensées ou les émotions, rend les personnes vulnérables aux réactions des autres.

Ce modèle débouche le plus souvent sur des réactions d’évitement aboutissant à un éloignement, généralement d’une vérité sur nous-mêmes. Lorsque nos actions visent à nous tenir à une distance confortable de quelque chose, alors nos actions sont définies et contrôlées par ce que nous cherchons à éviter et pas par notre propre volonté et notre envie d’aller de l’avant. En refusant de se confronter à nos difficultés et nos échecs, nous n’apprenons plus rien et nous stagnons.

Modèle II

Alors que le précédent modèle s’appuie sur des suppositions non-vérifiées, le modèle II se propose de changer la base du raisonnement pour y inclure la prise en compte de données objectives et l’explicitation d’hypothèses basées sur des informations partagées. Dans ce modèle, la volonté d’imposer aux autres sa vision propre est abandonnée au profit de la prise en compte de la vision et des expériences de chacun. Les suppositions sont explicitées et mises à l’épreuve, et les positions de chacun sont argumentées et libres d’être explorées par les autres personnes impliquées.

Ce modèle, profondément ancré dans le dialogue et l’échange, trouve aisément sa place dans les organisations cherchant à établir un leadership partagé. Il met l’accent sur l’accord sur des objectifs communs et la prise en compte de l’influence des autres. Il encourage une communication ouverte, et l’explication et la vérification des suppositions et des croyances de chacun. Il combine la capacité de défendre sa position avec l’acceptation bienveillante de son questionnement.

Du modèle I vers le modèle II

L’avantage avec ces deux modèles, c’est qu’une fois familiarisés avec leurs caractéristiques, il est assez facile de se rendre compte lorsque c’est l’Ogre qui parle pour nous, car il parle d’évidences qui n’en sont pas, de faits non-prouvés, et insiste pour écarter les points qui pourraient être néfaste pour nous. Il est temps alors de prendre le relai et de mettre en place les éléments nécessaires pour changer de position :  expliciter les suppositions faites, collecter le feedback disponible, fendre l’armure et laisser venir à soi le monde et l’expérience des autres pour l’inclure dans cette nouvelle vision que nous commençons alors à construire ensemble et qui nous permettra d’avancer.

Pour conclure

Désapprendre les stratégies et les comportements du modèle I n’est pas chose simple. Ce sont ces comportements qui nous ont permis d’arriver là où nous sommes aujourd’hui, qui ont parfois contribué à notre survie. Pour beaucoup, ils ont été acquis en réponse aux divers systèmes de valeurs avec lesquels nous avons été confrontés (éducation, religion, etc.) et les conséquences positives (succès) que nous avons pu rencontrer en appliquant ces comportements contribuent à l’existence d’un biais de confirmation les renforçant.

Le premier pas que je vois vers un changement positif est de commencer à enrichir notre logiciel interne d’expériences réussies d’application du modèle II pour renverser la tendance et réduire l’emprise sur nos comportements de nos expériences passées.

Ou est-ce que je rationalise une nouvelle fois pour me trouver une excuse ?