J’ai commencé il y a quelques années un travail d’exploration de ma propre psyché et de ma propre histoire, histoire de balayer devant ma porte et de connaître les pierres qui se trouvent dans mon jardin pour les reconnaître si je me retrouve à les emporter malgré moi dans le jardin du voisin. Et oui il est bien question de contre-transfert.

En bon Gestalt-enthousiaste, la notion de contre-transfert est pour moi essentielle, me permettant de nourrir les échanges de mes intuitions. Mes intuitions ne sont jamais aussi fertiles que lorsque je m’abstiens de les intellectualiser pour les laisser s’exprimer de la façon la plus brute possible, brute mais pas brutale. Et lorsque j’y reconnais quelque chose qui est à moi et pas à la relation présente avec mon interlocuteur, je le mets de côté pour le traiter en supervision ou avec ma psychothérapeute. Ce qui me ramène à mon propos de départ.

Je me suis rendu compte qu’avant que je prenne conscience d’un événement, mon corps l’a déjà reçu, intégré et répondu. Il a déclenché des changements physiologiques ciblés (chaleur, contraction) que je reconnais comme étant des émotions et m’indiquant comment je me sens à cet instant. Sentir le changement se produire en continu au contact de mon environnement me donne une longueur d’avance sur les émotions, et la rationalisation des événements que le mental opère au travers de ses filtres. Si mon ressenti physique est en désaccord avec ma compréhension d’une situation, j’ai tendance à penser que mon corps à raison. De toutes façons, il ne se laisse pas raisonner le saligaud.

Donc d’une part, il est question de ressentis, d’émotions et d’intuitions. De messages que mon inconscient adresse à ma conscience.

Et de l’autre, se trouve toutes les émotions alimentées par mon narrateur intérieur. Par là, je désigne le “moi narratif” qui n’est pas celui qui est en train de vivre l’expérience, ce “moi expérientiel”, mais celui qui relate en permanence les événements passés, en les rationalisant pour leur trouver du sens, les événements présents, volant les commandes au moi expérientiel pour poser son propre commentaire en accord avec les histoires précédemment jouées, et les événements à venir, tentant d’établir des prédictions qui se réaliseront d’elles-mêmes (ô prophéties auto-réalisatrices haïes !) ou de nous dissuader d’entreprendre les choses (parce qu’au fond de nous on sait qu’on ne mérite pas de réussir alors autant s’épargner l’embarras d’essayer).

Et parfois, cette histoire qu’on connait plus ou moins et se répéte en boucle nous pousse inlassablement vers là où on a besoin d’aller, consciemment ou non, pour trouver la réponse à la question qui nous a fait commencer la boucle : “Comment est-ce que ça doit se terminer pour que ce soit enfin bien ?” Et parfois, la réponse nous échappe. Une fois. Deux fois. X fois. Nous recherchons inconsciemment les situations qui nous permettront de reprendre la lecture du livre de notre vie à la page où il a fait défaut, où l’histoire ne s’est pas déroulée comme elle aurait dû. Et comme on y arrive dans un état de demi-conscience, comme portés par l’odeur d’un plat familier qui nous conduit devant un restaurant bien avant qu’on ait pris conscience d’avoir faim, on se retrouve face à la situation actuelle, prêt à rejouer la situation défectueuse d’origine avec toutes les conditions pour que les choses se reproduisent de la même façon. Certaines personnes se marient et divorcent à répétition pour essayer de donner du sens à leur premier mariage sans en trouver plus dans leurs nouvelles relations car, au travers d’elles, c’est toujours la même relation qui se joue pour eux.

Alors que peut-on faire ?

Sans en prendre conscience, il est difficile de pouvoir faire quoi que ce soit, sauf à être arraché à son propre narratif par un individu providentiel qui vous entrainera dans le sien. Ou un mouvement (Agile, es-tu là ?), un courant d’idée, politique ou autre. Et à ce moment-là, arrachés que nous sommes de nos routines, nos récits bien balisés et connus, nos sillons bien creusés par la répétition, nous nous en remettons à ce courant qui semble plus fort que nous et nous en faisons la voix, répétant les mots qui constituent son histoire, oubliant au passage tout ce qui faisait la notre maintenant que nous avons trouvé la voie. Et pourquoi pas après tout ?

Dès lors que l’on commence à répéter une histoire, que ce soit la notre ou celle d’autres personnes dans laquelle on s’est reconnu, on recommence à chercher les situations qui ont donné naissance à cette histoire. Je vois des gens à aider parce que j’aurais aimé pouvoir aider des gens sans en avoir les capacités. Je vois des gens désenchantés à réenchanter parce que j’aurais aimé pouvoir offrir à d’autres un deuxième souffle, sécher leurs larmes et leur dire que tout allait bien se passer. Et sans une conscience de la répétition qui est en train de se jouer, on aboutit aux mêmes résultats. Si vous avez l’impression que je me répéte en disant cela, ce n’est pas anodin.

Alors que peut-on faire (bis) ?

Replaçons le cadre, à la troisième personne, pour me laisser un peu tranquille. A ce point, je considère un protagoniste face à une situation vers laquelle il a été attiré pour se donner l’occasion de rejouer une situation problématique de sa propre histoire (ou de celle d’un autre à laquelle il a choisi d’adhérer, pourquoi pas). Sans conscience de la répétition qui se joue, il aboutit au même résultat que précédemment, même si les faits ne sont pas de cet avis. Face à une histoire bien ancrée dans la répétition, les faits n’ont pas de prise. Mais si l’individu prend conscience de ce qui se joue, alors là, tout change ! Ou pas. Enfin, un choix apparait.

Le premier choix est d’essayer de jouer la situation différemment, profitant de la conscience de l’instant pour infléchir le cour des événements. Alors c’est dur, on ne va pas se mentir. Quand la force de l’habitude est là, il faut une force équivalente pour la contrer et reprendre la main. Et comme pour la force venant d’un muscle, ce muscle se travaille. Par la mise en action. Le choix volontaire d’agir en conscience dans la situation qui nous pose problème. Je peux provoquer volontairement ces situations d’“entrainement” qui vont me permettre de faciliter l’adoption du comportement dont j’ai besoin dans la vraie situation, celle qui sera importante. Et on y arrive avec les bonnes motivations, les bons enjeux, à force de répétition, on se découvre capable de beaucoup plus que ce qu’on se pensait capable. Un beau pied de nez au “moi narratif” qui ne sait rien de nous en fin de compte.

Ou alors, on peut saisir l’occasion du moment en conscience pour refaire exactement comme les fois précédentes, mais en conscience, en s’observant faire (et en prenant des notes) pour comprendre ce qui se joue à cet instant. Et peut-être la prochaine fois avoir ce que j’appelle une respiration supplémentaire, ce moment entre l’arrivée à l’attention et l’action, un temps supplémentaire pour décider différemment, agir plutot que réagir, en retrouvant le contrôle de nos actes. Accepter que la répétition ait lieu ne nous dispense pas d’en tirer un bénéfice pour une fois prochaine.

Et enfin, il reste une possibilité. Ne pas jouer. Il est impossible de ne pas jouer à moins de partir. C’est une des (nombreuses) choses que j’ai appris en lisant les travaux d’Eric Berne. Et partir revient à choisir de ne pas rejouer la situation problématique, alors que, peut-être, d’autres attendent impatiemment que vous leur donniez la réplique. Parce que bon, c’est vrai quand on nous montre des photos d’un bébé et qu’on nous demande de confirmer qu’il est beau, il faut bien repondre quelque chose qui suive le “rituel”. Ou jouer franchement la carte de la rebellion ou de la provocation. Mais c’est encore jouer le jeu, en infléchissant les règles certes, mais jouer le jeu quand même.

Alors au prise avec son “moi narratif” qui nous dit “Vas-y plonge ! Tu l’as déjà fait !”, face à la pression des autres qui sont là pour jouer à travers nous la répétition de leur propre scénario de vie, on prend une profonde inspiration, on fait un pas de recul et on dit “Non merci, Madame”, parce qu’on a beau être conscient, on n’en demeurre pas moins poli et courtois. Et ensuite, on s’en va. Calmement. A pas mesurés. Et une fois le coin de la rue franchi, en courant si le besoin s’en fait sentir et en se disant “Ça y est ! Je l’ai fait !” Et savourer cette victoire pour s’en souvenir la fois suivante.

Et au bout d’un moment, à force de victoire et de répétition en conscience, on finit par se foutre la paix. Ça peut être long et la rechute est toujours possible, et il y en aura, mais on y arrive. Parce que lorsqu’on a pris conscience de notre capacité à infléchir le court de notre vie, on ne peut plus désapprendre cela, même si ça nous échappe par moments, c’est toujours là, prêt à servir à nouveau quand le besoin s’en fera sentir.

Et donc vous voulez ma recette ? Un subtil mélange de ressenti, de conscience, de lâcher-prise (quand j’y parviens) et de reprise en main en conscience quand il faut passer un cap important.

Et avec tout cela bien en main, peu importe d’où souffle le vent.

“Any way the wind blows…”