Stratégie de l’échec : stratégie pour innover

Vous avez déjà tous sans doute expérimenté, et expérimentez probablement encore, la difficulté que l’on a parfois à mettre en pratique les décisions que nous prenons. Au moins, une fois par an déjà, lorsque nous décidons de prendre de bonnes résolutions et de nous y tenir, contrairement aux années précédentes. Il peut s’agir de choix bénins ou plus importants, de choix de vie pour soi, ou d’engagement vis-à-vis des autres. Toujours est-il que malgré toute la force de volonté et l’envie que nous pouvons avoir de mettre en oeuvre nos choix, certains semblent ne jamais devoir se concrétiser sans qu’on se fasse violence, le plus souvent pour rien. On peut parfois mettre ça sur le compte de la procrastination, et il se peut qu’il s’agisse de ça, mais souvent la chose qui nous empêche de passer à l’action est la peur de l’échec.

La peur de l'échec
Source: http://www.rslnmag.fr/

Apprendre de ses peurs

La peur de l’échec est une peur ancrée profondément en nous dans nos sociétés. Elle trouve son origine dans le désir qu’enfant nous avons de répondre aux attentes de nos proches, parents dans un premier temps, puis, par le jeu de la socialisation, toute personne que nous jugeons valable comme modèle ou inspiration. Chaque manquement perçu à ces attentes renforce le sentiment de culpabilité induit par une absence de différenciation entre l’erreur (involontaire) à la faute (volontaire).

Ces expériences sont répétées si souvent dans des contextes tellement variés qu’on en arrive à alimenter soi-même le déroulement, souvent par conformisme social ou par maladresse. C’est difficile de voir que l’on fait mal si l’on ne voit pas en quoi on fait différemment des autres.

Et un jour, on les a tellement intégrées à notre logiciel de pensée que la perspective de l’échec, consciemment formulée ou plus insidieusement inconsciente, nous fait retourner en boucle des pensées qui tentent de rationaliser par avance l’échec que nous n’avons pas encore connu. Par exemple : Quelle légitimité ai-je à écrire ces mots ? Qui peuvent-ils bien intéresser ?

Dans ces situations, les options à considérer ne sont pas nombreuses : attendre, abandonner, se jeter à l’eau. Abandonner, on ne joue pas, on renonce, on n’investit pas, et, au final, on a perdu le temps que l’étude de la situation nous a déjà couté. Attendre, c’est retarder la mise en application de son choix, ou retarder le choix lui-même. Même si choisir de ne pas choisir est déjà un choix en soi, celui-ci demeure un choix par défaut, pour voir comme au Poker, mais il n’est pas dit que de nouvelles cartes changent suffisamment la donne. Alors tous comptes faits, autant se jeter à l’eau pour de bon.

Apprendre de ses erreurs

Oser, ça a du bon. Mais il ne faut pas se contenter d’oser la décision, il faut oser la mise en oeuvre. Oser confronter à la réalité le déroulement des actions que nous avons conçu en pensée, voir si les choses que nous avions envisagées se déroulent bien comme nous l’avions prévu. Et parfois, ça ne se passe pas comme prévu.

Le succès, aussi riche soit-il en conséquences, est finalement une expérience très pauvre en terme d’apprentissage. Lorsque les choses se passent comme prévu, il est souvent difficile d’identifier exactement quel est l’élément ou l’hypothèse qui a été déterminante dans le succès. Il en ressort parfois un biais de confirmation, venant renforcé notre vision initiale, qu’elle soit juste ou pas, mais les vrais éléments à l’origine du succès sont souvent encore à explorer.

Echouer, c’est découvrir un nouveau monde avec lequel se familiariser, plus réel que celui que nous avions en tête. Même s’il est plus dur, il faut faire avec car c’est celui qui existe pour de vrai. Couvrir un échec, que ce soit le sien ou celui d’un autre, l’empêcher de se révéler, le plus souvent pour ne pas avoir à en subir les conséquences, c’est se priver de l’expérience de la réalité, de la prise de conscience qui nous amène à remettre nos choix, nos réactions et nos attitudes en question.

Pour que cet apprentissage puisse avoir lieu, il faut que les conditions d’un échec acceptable soient réunies. Il peut s’agir de limiter les décisions aux domaines pour lesquels les conséquences de l’échec ne sont pas importantes, mais cela réduirait la capacité de décision à ces mêmes domaines et ça n’est pas vraiment envisageable, sauf à déléguer toute décision importante à des « power deciders« . Il faut donc créer au quotidien et dans nos organisations les conditions favorables à l’échec, non pas dans l’intention de rendre l’échec plus probable mais en le rendant plus acceptable, voire même souhaitable.

La culture de l’échec

Dans la plupart des organisations, l’échec est mal perçu. Il suffit de voir à quel point les gens échangent entre eux les histoires de ceux qui se sont trompés dans leurs choix et ont du en subir les conséquences. Nous critiquons souvent les décisions et comportements des autres, cela contribue à alimenter le lien social et au partage d’une expérience collective rapportée par procuration. Mais cela renforce notre peur de l’échec, car qui a envie d’être le sujet de ragots mettant en avant ses erreurs ? Cependant la pression ne vient pas que des gens avec qui nous oeuvrons, mais également le plus souvent de l’organisation hiérarchique. Dans une organisation où chaque action est pesée et mesurée, et les projets sont définis selon des plans établis sous forme des enchainements parfaits de ces différentes actions, la moindre erreur peut avoir des conséquences importantes pour le reste du projet, généralement longtemps après que l’erreur ait été commise, et à terme pour la survie de l’organisation. Dans ces conditions, qui voudrait prendre le risque d’oser l’innovation, le déroulement normal du plan étant déjà soumis au risque de performance individuel ? Ces organisations mettent souvent en oeuvre des stratégies pour réduire l’impact d’un échec sur un projet (généralement un buffer) ou des mécanismes permettant de le cacher, mais l’expérience de devoir justifier les raisons de son échec replace l’individu dans le contexte désagréable de la recherche par l’autorité de la faute (volontaire) à l’origine de l’échec. C’est d’ailleurs bien souvent la seule occasion à laquelle l’organisation se penche sur son réel fonctionnement. Les mêmes traumatismes sont une fois de plus répétés, avec le renforcement de la peur de l’échec, jusqu’à arriver à la paralysie complète.

La stratégie de l’échec

Cependant, ce n’est pas le seul schéma possible. Une vraie culture de l’échec positive se développe lorsque le message de l’organisation invite les personnes à expérimenter et communique sur la nécessité pour chacun de se tromper pour pouvoir apprendre de ses erreurs. Cette démarche de prise de décision est facilitée par la définition d’objectifs simples, facilement mesurable, alignés avec les objectifs à plus long terme et la vision globale de l’organisation. En avançant par petits pas faciles à valider, on réduit les conséquences des prises de décision tout en maximisant les gains issus des opportunités qui se présentent, et on peut facilement changer d’option en cas d’échec. On apprend à construire les plans d’actions comme des arbres de possibilités plutôt que des diagrammes de Gantt interminables et funestes. Cette organisation se positionne alors clairement comme une organisation apprenante, par la mise en place de dispositifs permettant l’introspection nécessaire pour apprendre en avançant, découvrir, innover, oser. Le storytelling y a une place encore plus importante, et, même si l’on continue à parler des échecs rencontrés, le focus du discours change des personnes vers les expériences qui sont menées et les enseignements qui en ressortent, ce que les personnes et l’organisation ont appris. C’est une organisation au sein de laquelle les personnes grandissent dans leur expertise au rythme des expériences et des échecs ; une organisation dans laquelle on favorise l’action et le consentement.

Et vous ? Êtes-vous à l’aise avec la perspective de l’échec ? Dans votre vie privée et dans votre vie professionnelle ?

Pour aller plus loin :

2 pensées sur “Stratégie de l’échec : stratégie pour innover”

  1. Intéressant, et c’est effectivement culturellement très marqué en occident.
    Pour s’inscrire dans le courant de pensée Lean / Agile qui t’es familier, l’exemple frappant est Toyota et la mise en place du système « Andon » (une alarme qui arrête la chaîne de production lorsqu’un problème survient sur un atelier pour éviter la propagation du problème).
    Au Japon, il est considéré normal et sain que l’andon soit activée régulièrement : ça permet de régler des problèmes et de s’améliorer continuellement.
    Quand ils ont installé leur 1e usine en France, les managers Japonais ont été frappés lors de leur 1er COPIL : les managers Français annonçaient fièrement : « ce mois-ci, AUCUNE alerte n’a été activée ! »

    => On a encore du chemin à faire 😉

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